Cette rubrique est la vôtre. Le SEP UNSA Education ouvre ici un espace d’expression libre où chacun et chacune peut prendre la parole pour partager son actualité professionnelle, ses ressentis, ses colères ou ses enthousiasmes face aux réalités du terrain. Ces textes, écrits à la première personne, sont publiés par le SEP comme autant de regards singuliers sur nos métiers et nos engagements.
Pour cette première ouverture, nous donnons la parole sur une thématique qui nous concerne directement : l’engagement des jeunes
Depuis trois semaines, des centaines de milliers de lycéens et d’étudiants descendent dans la rue pour dénoncer le manque de moyens chroniques dans les établissements, la sélection accrue et des conditions d’études jugées inacceptables. Un mouvement massif, réprimé, qui interroge notre capacité collective à entendre une génération que l’on dit apathique mais qui se révèle, une fois encore, profondément réactive.
Les acteurs de l’éducation populaire ne sont pas spectateurs de ce mouvement. Plusieurs d’entre eux ont souhaité prendre la plume.
Je m’interroge
Je m’interroge.
Des lycéens, mineurs pour la plupart, se mobilisent, partout en France, pour dire ce qui ne leur convient pas et réclamer, revendiquer des conditions décentes d’apprentissage et plus de moyens pour leur éducation. A certains endroits, des blocus ont eu lieu, à d’autres, des actes répressifs et/ou de violence de la part des forces de l’ordre, à l’encontre de ces jeunes.
Je m’interroge ce matin sur le discours à tenir face à ces mêmes jeunes qui, lorsqu’ils s’engagent dans une forme de liberté de manifester, une liberté d’expression, sont ainsi traités.
Je m’interroge sur le discours porté aujourd’hui dans nos missions, notamment de référents engagement au sein des services jeunesse, engagement et sports et qui est en décalage avec ce que les jeunes peuvent vivre en ce moment. Sur le décalage entre notre mission d’éducation populaire devant permettre une émancipation individuelle et collective, et ce qu’on peut observer. Sur l’instrumentation de notre profession. Ou sur la méconnaissance er l’indifférence face à nos missions.
Je m’interroge sur ce décalage, et sur le message envoyé à notre jeunesse.
Je m’interroge, oui, car quel est le message ? « Exprimez-vous, mais pas trop » ? « Exprimez-vous, mais pas comme ça » ? « Engagez-vous, mais seulement comme on vous dit de le faire » ? « Engagez-vous, mais sans trop vous émanciper » ? Je m’interroge et ce matin, j’ai du mal à donner du sens à mes missions.
Cette semaine, en me rendant dans un lycée dans le cadre des semaines de l’engagement, un enseignant était ravi des flyers produits par nos services recensant les dispositifs d’engagement, puis il a déchanté lorsqu’il a vu « engagement dans les corps en uniforme ».
Je m’interroge, car j’ai tenté de le faire adhérer en lui faisant la promotion des cadets de la gendarmerie et des jeunes sapeurs-pompiers, en lui disant qu’on ne pouvait pas nier que cela plaît à certains jeunes et qu’ils doivent aussi trouver chaussure à leur pied. En disant sans le dire que certains corps en uniforme sont meilleurs que d’autres…
Mais je m’interroge, car après les images que j’ai pu voir dans les médias depuis, je ne peux que lui donner raison…
Je m’interroge sur ce que je dois dire aux jeunes : « Engagez-vous dans les corps en uniforme, vous pourrez faire de la répression auprès de vos copains qui ne s’engagent pas comme vous ni comme il faudrait » ?
Je m’interroge sur la colère sourde qui monte, sur la non réponse produite par mon administration, sur ce décalage qui n’augure rien de bon, sur cette incapacité à se remettre en question pour reproduire inexorablement l’existant.
Je m’interroge sur l’avenir de ces générations et la nausée que cela me provoque.
Et je m’interroge sur la suite. Quand va-t-on se réveiller ? Le plus tôt possible, espérons-le !
« La façon dont on traite la jeunesse est un baromètre de société »
Les revendications de cette jeunesse me semblent désormais extrêmement claires, articulées et méditées. De très nombreux lycéens de banlieue parisienne (parce que le mouvement est parti de chez eux) ont documenté leurs conditions et leurs environnements de travail, listé les entraves à leur éducation, à leur santé et à leur épanouissement à l’école : plafonds qui s’effondrent, rats dans les classes, classes surchargées avec des élèves qui se retrouvent sans table, WC sans porte (!!), panne d’électricité depuis plus d’un an donc pas d’ascenseur pour les personnes à mobilité réduire, des classes sans clim / ventilo pendant les canicules, des classes sans chauffage parce que pas d’électricité où il fait 8 degrés en hiver, des moisissures, des classes avec des profs absents et non remplacés pendant parfois plus de 6 mois et pendant parfois l’année du bac alors que c’est une matière décisive dans l’obtention de leur bac, certains lycées n’avaient pas d’eau potable pendant plusieurs semaines, des dizaines de milliers de bacheliers qui n’ont aucune proposition post bac à cause de Parcoursup, etc etc etc.
Ils se sont rassemblés, ont mis en avant des porte-paroles / délégués, ont demandé à être reçu par le rectorat (parce que proviseur de lycée impuissant et c’est vrai), ont proposé des solutions, certains ont même budgété leurs projets d’amélioration, et le rectorat n’a jamais pris la peine de les recevoir. Ils sont trop jeunes pour voter donc leur seule manière de revendiquer des améliorations c’est par la manifestation et les blocus.
Des images sublimes sont partagées sur les réseaux, on voit des jeunes qui veulent protéger leur avenir, celui de leurs petits frères et leurs petites sœurs, qui refusent le dictat capitaliste qui veut qu’on s’habitue au rythme métro – boulot – dodo (mon dieu que ce 8h-18h est barbare, le monde anglo-saxon et germanique HALLUCINENT quand ils débarquent en France), qui sont embrassées et soutenues et protégées par toutes les générations et tous les fonctionnaires et par leurs pairs, qui chantent, qui s’engagent (hein les anciens, qui trouvait que les jeunes étaient pas assez engagés, et bah on y est !!). Je suis ému, fier d’eux et d’elles.
« La jeunesse n’a peut-être pas toujours raison, mais ceux qui la musellent ont toujours tort » disait Mitterrand. Et j’enrage de voir cette répression policière abjecte, ce mépris du gouvernement, ces ouin-ouin pour des poubelles qui crament ! Allo ! Qu’est-ce qu’on s’en contrefiche face à des gosses éborgnés, humiliés, gazés, mutilés, agressés, étranglés, noyés. Et on nargue leurs fautes d’orthographe et leurs tics de langage ? Il serait temps de réparer sa boussole morale là.
CQFD, c’est JUSTEMENT en faisant en sorte qu’il y ait un prof dans chaque classe, toute l’année, dans des conditions propices d’apprentissage, qu’ils s’exprimeront mieux peut-être… Honte aux médias qui font le buzz en montrant uniquement le jeune qui s’exprime moins bien que les autres. Et honte à tous ceux qui leur donnent des vues et du pognon en les visionnant, relayant, commentant… Soyons plus dignes de notre jeunesse.
L’INA a ressorti des images de Mai 68, et de toutes les luttes qui ont permis nos avancées sociales et SPOILER ALERT on ne les a pas gagnées en envoyant des courriers parfumés au jasmin au Président. De quelle violence on parle là ??
Alors SVP arrêtons de dire que nos jeunes sont des débiles. C’est plus possible de dire ça en 2026. C’est des adolescents en fait. Venez, on arrête de dire qu’ils ne sont pas dignes d’être écoutés et considérés – parce qu’ils ne savent pas (toujours) faire des discours thèse-antithèse-synthèse, clairs et concis face aux caméras. Ils ont 15 ans punaise. Soyons un peu humble, il ne me semble pas que nos nuits blanches sur MSN ce n’était pas pour parler de Bourdieu… Ayons la décence d’écouter ces jeunes et de leur souhaiter le meilleur à eux aussi.
« Couvrez cet engagement que je ne saurais voir ! »
La mobilisation des jeunes au risque de la politisation : et alors[1]?
Il est de ces concepts flous qui font florès, au gré de modes suspectes, dont l’essor se nourrit d’une imprécision caractéristique qui sert de puissant carburant à leur prospérité. Plus l’univers de sens est plastique, plus le réservoir interprétatif est élastique (et l’enjeu politique sensible), plus le « mot fourre-tout » colonise l’espace des discours publics.
« L’engagement » est de ceux-ci. Comme la « participation » peut l’être aussi, cousine terminologique au sort voisin. L’injonction à l’engagement ne serait-elle d’ailleurs pas l’avatar juvénile du bien connu « impératif participatif »[1] ? Un ordre de participation citoyenne classique mais, paternalisme oblige, réservé à la jeunesse. On l’a bien compris, il suffit que cette nouvelle norme participative se porte sur la catégorie explosive des « jeunes » pour que le cocktail inonde les éléments de langage de tout bord. Mais pas dans tous les sens, pas tous azimuts, plutôt à « hue » qu’à « dia »… Plutôt dans une veine bien bordée, ouatée, cousue de dentelles : celle du « bon engagement », naturellement.
Ne pas définir un mot, c’est laisser sa définition dominante s’imposer en creux. Ici comme ailleurs, « quand dire, c’est faire » [2], la fonction performative du langage reste un outil puissant au service des rapports de pouvoir. S’il est de bon ton d’exhorter à l’engagement des jeunes « sous toutes ses formes », il est inévitablement des contextes où l’illusion éclate au grand jour. Et les hiérarchies implicites se dévoilent sous les admonestations (et autres paniques morales) dénonçant, par exemple, les « débordements », les « désordres », les « troubles » ou autres « émeutes » provoquées par des lycéens en mal de reconnaissance. En somme, « couvrez cet engagement que je ne saurais voir ! »
Le propos n’est pas ici de nourrir la polémique ni de dénier les risques de dérive d’une sacralisation aveugle de l’engagement des jeunes. Mais simplement de rappeler qu’un mot n’est jamais neutre et une définition jamais suffisamment extensible pour accueillir dans une même hospitalité toutes les acceptions. Dans une période troublée à tout égard, il importe d’aiguiser sa vigilance « intellectuelle » pour mieux cerner les luttes symboliques en place. Et les entreprises de normalisation qu’abrite ce conflit non assumé sur les mots.
Car de quoi cette angoisse générale face à la mise en mouvement (subite) de la jeunesse peut-elle être le nom ? Peut-être pas uniquement des (regrettables) dégâts matériels causés et de la récupération du mouvement par des groupes bien plus mal intentionnés.
Mais peut-être aussi de cette crainte antédiluvienne de la « politisation » de la jeunesse, évidemment en dehors des cadres « légitimes » qu’on lui assigne verticalement. On rappelle, là encore, que cet autre concept n’est ni neutre ni univoque. « Politiser », ce n’est pas uniquement, et de manière simpliste, récupérer (des idées, une personne, un mouvement, etc.) à des fins politiciennes. « Politiser », c’est aussi (et surtout), conscientiser sur l’état du monde (et ses inégalités), concerner aux enjeux de société (et ses clivages), amener à prendre part à la vie de la Cité (de manière active). C’est devenir le « zoon politikon » d’Aristote, dont Hannah Arendt nous rappelle toute la modernité[3]. Politiser ou, dit autrement, socialiser collectivement à la vie publique, est donc un acte éducatif consubstantiel au « faire société ».
Mais alors, n’est-ce pas là un enjeu bien familier de l’éducation populaire ? Le propre d’une mission publique en faveur de l’intérêt général ? Dont les échos avec les intentions vaporeuses des récentes directives nationales sur l’engagement sont troublants d’acuité…
Aussi, il est peut-être temps de lever tous ces malentendus qui, de mots en maux, nous enferment dans une crise sans fond. Et de relancer le débat sur le sens (dans toutes ses significations…) – mais aussi sur les limites – des missions qui nous sont authentiquement dévolues. Convaincus que les temps exigent davantage que ce compromis mou autour de formes euphémisées d’engagement, plus commodes à administrer (et encadrer) qu’elles sont aisément captables, mesurables et évaluables. Et toujours plus conscients, avec Donzelot, qu’encore aujourd’hui « la pédagogie de la citoyenneté ressemble plus, en France, à des travaux dirigés qu’à la mise en chantier d’un pouvoir collectif »[4].
[1] Loïc Blondiaux et Yves Sintomer, « L’impératif délibératif », Politix, vol. 15, n° 57, 2002, p. 17-35.
[2] J. L. Austin, Quand dire, c’est faire, trad. Gilles Lane, Paris, Éditions du Seuil, 1970.
[3] Hannah Arendt, La Condition de l’homme moderne, trad. Georges Fradier, Paris, Calmann-Lévy, 1983, p. 59 : « L’homme est par nature un animal politique » (zōon politikon).
[4] Jacques Donzelot, Faire société. La politique de la ville aux États-Unis et en France, Paris, Seuil, « La couleur des idées », 2003, p. 338.
